Cette histoire s’inspire de l’article « À propos d’un ancien manuscrit du Coran en écriture coufique, donné à la Grande Mosquée de Malaga », publié dans Journal of Islamic Manuscripts 16 (2025) : 191–240.
Parfois, un manuscrit ne survit pas comme un livre complet, mais comme un puzzle…
Une seule feuille apparaît dans une bibliothèque. Une autre surgit lors d’une vente aux enchères. Une troisième reste ignorée parmi des fragments dans la collection d’une mosquée. Séparées par des siècles et des lieux, ces pièces semblent sans lien — jusqu’à ce qu’un détail révèle qu’elles appartenaient au même objet.

Voici l’histoire d’un manuscrit coranique remarquable qui se trouvait autrefois dans la Grande Mosquée de Málaga au Moyen Âge, en al-Andalus.
Bien que la Grande Mosquée n’existe plus, ayant été transformée en église en 1487, son nom — Jami‘ Malaqa — reste gravé, par un procédé de perforation, sur les feuilles de ce manuscrit.
Comme la mosquée elle-même, le manuscrit a subi les ravages du temps et des conflits, mais il nous est parvenu. Aujourd’hui, il n’existe plus sous forme de codex complet : ses feuilles sont dispersées dans des bibliothèques, des collections privées et sur le marché de l’art. Mais lorsque ces fragments sont étudiés et comparés avec soin, ils permettent de reconstituer les contours d’un livre perdu — et du monde savant qui l’a produit.
Un manuscrit en morceaux
À ce jour, soixante-deux feuillets appartenant à ce manuscrit ont été identifiés :

- Certains sont conservés à la bibliothèque de la Grande Mosquée de al-Qarawiyyin à Fès, l’un des plus anciens centres savants du monde islamique.
- D’autres se trouvent dans la bibliothèque de la Grande Mosquée de Meknès, mêlés à d’autres fragments coraniques.
- Un groupe de feuillets appartenait à la collection d’al-Tahāmī al-Glaoui, pacha de Marrakech au début du XXᵉ siècle, et est maintenant conservé à la Bibliothèque nationale du Maroc à Rabat.
- Enfin, certains feuillets ont émergé sur le marché de l’art. Depuis la fin des années 1990, plusieurs fragments sont apparus en ventes aux enchères à Londres et ailleurs, parfois vendus par Christie’s, Bonhams ou Roseberys, avant de disparaître à nouveau dans des collections privées.
après feuillet, ces fragments dispersés permettent de reconstituer ce qui fut autrefois un manuscrit coranique conséquent. Mais ces pages offrent aussi des indices sur le lieu de fabrication du livre.
Des indices dans le parchemin

Le manuscrit est écrit sur un parchemin d’une belle qualité. Les feuilles sont relativement grandes et disposées dans un format oblong typique des premiers codex coraniques. À y regarder de près, la surface montre de fines striations diagonales en relief sur le côté poil du cuir, probablement issues de l’écharnage lors de la préparation du parchemin. Des traces similaires apparaissent dans des manuscrits associés à l’Afrique du Nord et à l’al-Andalus, ainsi que dans des manuscrits espagnols médiévaux en écriture wisigothique. Le parchemin lui-même suggère donc un contexte méditerranéen occidental.
La structure du codex confirme cette impression. Les fragments survivants montrent que le livre était composé de cahiers pliés en unités de quatre bifolios. Dans ces cahiers, les pages suivent ce que les codicologues appellent la règle de Gregory, où les côtés similaires du parchemin se font face à l’ouverture. Ce schéma diffère des manuscrits coraniques produits dans le monde islamique oriental, mais rappelle les pratiques connues en al-Andalus, où cultures livresques islamiques et latines coexistaient.
Une calligraphie en transition
L’écriture appartient à la famille des écritures coufiques, styles angulaires utilisés dans les manuscrits coraniques anciens.

Pourtant, l’écriture de ce manuscrit révèle un moment de transition : certaines lettres conservent des formes très anciennes héritées du coufique classique, tandis que d’autres annoncent le futur style maghribi, style arrondi qui dominera plus tard le monde islamique occidental.
Les chercheurs parlent parfois de stade « coufique-maghribi ». Il reflète une période où le prestige du kufique classique perdurait, alors que les styles régionaux commençaient à émerger. Des formes similaires apparaissent non seulement dans des manuscrits, mais aussi sur des inscriptions monumentales et des pièces de monnaie produites en al-Andalus et en Afrique du Nord entre le IXᵉ et le XIIᵉ siècle.

Un manuscrit coranique pour les savants ?
Au-delà de sa calligraphie, le manuscrit témoigne d’un engagement savant avec le texte coranique :
- Division textuelle : les titres de sourates fournissent des informations sur les lieux de révélation, avec parfois des informations complémentaires sur les circonstances de la révélation. Les marges indiquent non seulement les versets et groupes de cinq ou dix versets, mais aussi des divisions structurelles plus larges du Coran.

- Qirā’āt : le Codex Málaga 1 illustre un système andalou de vocalisation décrit par le savant Abū ʿAmr al-Dānī, une autorité de l’orthographe et de la récitation coranique en al-Andalus (371–444/981–1053). Ses pages présentent des signes diacritiques multicolores, alignés sur les pratiques documentées par al-Dānī. La tradition de récitation reflète également les pratiques occidentales contemporaines, transmettant la lecture de Nāfiʿ de Médine par les deux transmissions canoniques : Qālūn (rouge) et Warsh (bleu).

Du livre du savant à l’acte de donation envers la Grande Mosquée de Málaga
À un moment donné, le manuscrit a acquis une fonction institutionnelle :
Sur plusieurs feuilles, de minuscules trous ont été percés avec une aiguille (bi-l ibrā’), uniquement sur les dernières pages de chaque cahier. Ces perforations forment de courtes inscriptions arabes: le plus souvent on trouve le mot ḥabs (« don pieux ») et plus rarement l’expression jami’ Malaqa, « Grande Mosquée de Málaga ».

Cette intervention discrète mais permanente marque physiquement le manuscrit comme un waqf/habs appartenant à la mosquée. La date exacte est incertaine, mais elle précède la conversion de la mosquée en église en 1487.
Un mushaf en quatre volumes: la première attestation matérielle?
Les perforations permettent aussi de reconstituer la forme originale du codex : il aurait été divisé en quatre volumes ( rabʿa), format attesté dans la production des manuscrits coraniques andalous par la suite.
Deux éléments le suggèrent :
- Les folios existants ne contiennent que la première moitié du Coran et se terminaient par une composition décorative marquant la fin d’un volume. Le feuillet décoré n’existe plus aujourd’hui; seules des traces liées à sa préparation sont visibles sur le folio précédent (le dernier de la séquence qui est conservé). La position correspond approximativement au milieu du texte coranique — Sūrat al-Kahf — indiquant un volume d’un ensemble plus vaste.
- Les inscriptions perforées : la plupart des cahiers portent le mot ḥabs, sauf deux qui affichent jāmiʿ Mālaqa. La fin de ces deux cahiers coïncide avec les fins des premier et second quart du Coran. On peut donc supposer que ces cahiers et leur perforations Grande Mosquée de Malaga constituaient respectivement la fin d’un volume.

Conclusion
Ce manuscrit n’apporte peut-être pas de nouvelles informations sur le texte coranique lui-même, mais il constitue un témoignage matériel exceptionnel de la manière dont le savoir savant — compilé au IVᵉ/Xᵉ ou Vᵉ/XIᵉ siècle en al-Andalus — était assimilé et matérialisé dans les copies du Coran de cette époque.
Il nous éclaire sur la lecture du Coran à la Grande Mosquée de Málaga selon la récitation de Nāfiʿ transmise à la fois par Qālūn et par Warsh. L’identité du commanditaire reste inconnu, mais le contexte de production suggère un érudit andalou éminent — peut-être al-Dānī lui-même. Quant au copiste, il restera lui-aussi inconnu… Comme le mentionnent les sources, il pourrait aussi s’agir de l’une de ces nombreuses femmes de Cordoue qui copiaient le Coran en écriture coufique à Cordoue.
Quoi qu’il en soit, le Codex Málaga 1 n’est plus un artefact anonyme : ses caractéristiques distinctives permettent de le situer dans le paysage intellectuel et dévotionnel de l’al-Andalus médiéval, et pourraient permettre d’identifier d’autres manuscrits coraniques produits dans la région.
